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Ruptures dans la continuité

Eléments de la veille

Balises


Notre vie s'inscrit dans le cours du temps d'où il en découle une perception linéaire. Un sommeil profond peut nous faire perdre momentanément nos repères le long de ce fil ininterrompu. Sur une durée plus longue nous pouvons, du fait de changements radicaux dans notre vie, parler de périodes, de ruptures, d'avant et d'après, un peu comme si ces époques n'étaient plus des étapes incluses en cette continuité. Cependant à bien observer c'est tout notre quotidien qui est ainsi séquencé, du réveil au coucher nous passons par différentes étapes bien marquées qui sont personnelles, familiales ou sociales. Après nos ablutions, nous avons déjeuné, voyagé, travaillé, discuté etc. soient autant de séquences différentes. Imaginons que nous ayons été filmés en continu, mais que souhaitant en faire un court métrage rythmé et représentatif des temps forts il ait fallu en rogner un maximum au montage, sans user d'effets de transition tels les fondus enchaînés et autres trucages. Tout d'abord ce serait inesthétique, car pour une représentation la forme demeure importante, ce coq à l'âne permanent serait déroutant. Que dire si des effets de caméra (l'amplification) a priori incongrus nous égareraient définitivement dans ce mauvais film si incohérent que le metteur en scène aurait, de surcroît, choisi de ne pas sonoriser. C'est à peu près le fonctionnement du rêve qui aurait été ainsi reproduit. Pour lui, seul ce qui l'intéresse est mentionné ; ça l'est sous forme de séquences que nous pourrions dire dépendantes les unes des autres, mais non reliées entre elles.
Une autre comparaison trouve sa justification dans le langage.
Si le rêve peut être rapproché d'un langage il lui manque cependant tout ce qui coordonne ou uni dans le langage courant. Les conjonctions de coordination, les adverbes, les jonctions entre éléments et autres subtilités langagières que je ne sais pas nommer techniquement, c'est tout ce liant qui fait défaut par rapport à notre mode discursif habituel. Lorsque l'on songe qu'il nous paraît utile de relier selon des règles définies, un mot à son suivant par une liaison que l'on prononce . . . en comparaison, le rêve nous semblera bien rustique, mais il convient d'accepter cette caractéristique somme toute mineure.



Il faut également savoir que l
e rêve incorpore des éléments que vous avez pu rencontrer de différentes façons la veille ou l'avant-veille de votre nuit de sommeil. Si l'on en fait une recherche statistique ce fait est indéniable ; pour moi il ne représente, en soi, qu'un fait anecdotique. Je dis bien en soi, car ce qu'il figure peut, ou non, avoir un intérêt pour le sens du rêve. Parfois ça n'est là, mentionné dans le décor que comme un clin d'œil, parfois cette annotation contribue à donner du sens au rêve qui l'utilise alors comme un matériau.
Pour autant il ne faudrait pas non plus croire que d'avoir détecté un tel élément suffit à affirmer que la signification du rêve est saisie.
- J'ai rêvé d'une maison en construction parce qu'hier j'ai vu précisément des matériaux de construction sur un chantier pavillonnaire. Ceci n'est qu'un constat résultant du fait que vous avez pu opérer un rapprochement, ce n'est évidemment pas la compréhension d'un rêve. L'emprunt aux éléments de la veille est utile au rêve en ce qu'il lui procure des matériaux utiles à sa construction. Ici ces matériaux existent tant au propre dans la réalité qu'au figuré du figuré pourrions-nous dire pour le rêve, car ce n'est qu'un matériau conceptuel pour un usage virtuel. Au moment de traduire ces images vous aurez peut-être à savoir que la maison du rêve sera bâtie au bord d'un précipice ; qu'elle sera plutôt d'une autre nature qu'une "vraie maison" et  à y réfléchir, davantage bâtie comme une maison certes, mais d'arrêts etc.
Ce qui est déconcertant ces que ces éléments de la veille peuvent prendre un relief tout particulier, accaparant ainsi notre attention, tout en n'ayant aucune incidence sur le sens du rêve. Ce peut-être également une couleur, qui ne vous a pourtant pas particulièrement frappé, qui éclate là dans l'azur de ce fauteuil. A vous d'opérer avec discernement.



Le rêve use d'un procédé particulièrement important qui me semble être passé inaperçu jusqu'à présent, je vous propose qu'il soit appelé "Balise". Une balise est un repère "à partir duquel" ou "jusque" quelque chose advient, évolue ou se termine. La qualité première d'un repère dans la vraie vie est d'abord d'être . . . repérable, ensuite et si possible d'être compréhensible. Pour les balises que l'on rencontrera dans le rêve ce sera moins flagrant, ce qui est logique puisque traduire un rêve équivaut à mener une véritable enquête en collectant les détails. Il dépendra essentiellement de celui qui l'a mise en œuvre qu'une balise soit repérable, le fait qu'elle soit compréhensible dépendra de qui recevra l'instruction qu'elle mentionne. Ici, l'émetteur et le récepteur étant le rêveur lui-même il ne devrait pas y avoir de difficulté insurmontable . . . au bout du compte.


Les balises peuvent revêtir une multitude de formes et de moyens "d'expression" différents. Grand phare maritime ou panneau "attention travaux" peuvent être assimilés à des balises car à partir de leur indication commence quelque chose de différent (un danger accru par exemple). Imaginez un poste de radio à l'ancienne avec son cadran et son aiguille qui indique la longueur d'onde d'une station :
- sans que ce réglage soit modifié vous aurez accès à "France Musique" ou à "Radio Pirate Caraïbes" selon que vous opterez pour la modulation de fréquence ou les ondes courtes. Un tel sélecteur détermine ou affecte la valeur de ce qui s'ensuit.
Comment cela se passe-t-il dans les rêves ? Jean-Pierre rêve qu'il entre chez Alain qu'il connaît bien ; ce qui est bizarre c'est que la porte du domicile d'Alain qui
se trouve à gauche, se trouve à droite dans son rêve. Nous avons là une balise qui nous indique que ce qui s'ensuit n'a plus sa valeur habituelle ; la suite du rêve nous montrera que cette inversion du départ sera applicable à nos deux personnages. Ainsi Alain deviendra Jean-Pierre et vice versa. Ce rêve mettra notre Jean-Pierre dans la peau d'Alain pour lui faire comprendre un point de vue différent du sien. Mais ce n'est qu'un exemple. Il m'est arrivé de me voir en rêve enslipé de bleu pâle, slip azuré auquel j'ai échappé dans ma longue carrière de porteur de sous-vêtements, ceci m'indiquait que JE n'étais pas moi.
Cette balise peut servir à nous montrer que ce qui suit n'existe pas   : je rêve que je me retrouve à une soirée à laquelle X n'avait pu se rendre. J'y retrouve Y dont je néglige de prendre des nouvelles alors qu'il rencontre bien des soucis. Tous trois avec X (pourtant absent) rions comme des petits fours fous. Nous voyons là, contrairement à ce d'aucuns affirment, que le rêve connaît la négation, il l'exprime sous une autre forme voila tout. X étant absent ne pouvait être là et " négativait " en somme cette scène. Le hasard me fera-t-il tomber ainsi Y en joie du ciel ? On peut supposer que non ; en tous cas cette petite culpabilité me cause une tension qui déclenche ce rêve.

Les rêves qui mettent en scène une illusion procèdent un peu de la même façon. Combien de rêves lucides, contrôlés, maîtrisés ou tout ce qu'on pourra me proposer comme dénomination sont bâtis sur un tel principe ? Parlons en un peu et interrogeons-nous ? Ces rêves, comme tous les autres rêves, commencent quand et comment ils le veulent : je n'en vois donc pas la maîtrise intégrale. Ensuite, au cours de leur déroulement, le rêveur, par un artifice ou un indice déterminant (d'une nullité kabbalistiquement considérable) prend conscience qu'il rêve et alors tout devient possible car il décide de ce qui va se passer dans ce rêve. Ce qui est définitivement et irrémédiablement ennuyeux c'est que la maîtrise n'en est jamais totale et que ceux-ci se terminent invariablement en eau de boudin. Il s'agit d'une illusion voulue par le rêve, elle peut toucher à l'illusion de toute puissance, mais d'autres problèmes peuvent être en jeu . Sur un autre plan vous pouvez expérimenter sur vous un tel genre de contrôle : décidez à partir de cette limite /¤/ de contrôler votre respiration et tenez nous au courant. Premier contact dans dix minutes, ce n'est vraiment pas long dix minutes !


Certains rêves se servent d'une douce illusion afin de ne pas meurtrir plus que nécessaire le rêveur, je crois qu'ils peuvent le soulager sans pour autant le bercer d'illusions. Si le rêve, du fait qu'il est réaliste, n'est pas prédisposé aux concessions, d'un autre côté il n'a aucun intérêt à importuner plus qu'il n'est utile un rêveur. Si, comme nous le soutenons, c'est le meilleur ami du rêveur, à quoi bon se torturer amicalement ? Il pourra ordinairement torturer la conscience de notre homme (ou femme) et c'est de sa responsabilité, mais je crois constater qu'il épargnera les choses qui ne peuvent que lui être chère. Il n'aura pas d'égards particuliers pour cette nostalgie à bon marché faite de regrets pour un passé flatteur et de dénigrement du présent, de la situation vécue ou des gens de notre quotidien. Il n'a rien à voir, sauf à les critiquer, avec les regrets stériles d'une période clinquante révolue. Ce que je veux dire c'est que, du fait de la quasi irréductibilité de certains traits de notre personne - certains traits qui peuvent nous porter préjudice quand ils sont envahissants mais qui nous sont constitutifs -, le rêve est amené à composer avec ceux-ci dans une certaine mesure. Je ne sais s'il interviendra en tant que rêve inoubliable mais on en discerne la menue trace ponctuant de temps à autre la vie d'un rêveur en souffrance. C'est le cas pour celui/celle qui serait attaché à un tendre passé définitivement révolu mais qui continuerait dans ses rêves à laisser vivre l'être cher. Ce serait cet être là sans que ce soit celui là, puisque son comportement, ses attitudes, un habillement ou l'environnement ne seraient pas adéquats. Je crois que par là le rêve voudrait dire : j'accepte que pour toi quelque chose vive encore, mais à bien y regarder ce quelque chose qu'a-t-il encore à voir avec la réalité ?